Dom Guéranger et l'oblature bénédictine:
Dom Prosper Guéranger occupe une place essentielle dans le renouveau de la vie bénédictine en France au XIXᵉ siècle, et son œuvre est également étroitement liée au renouveau de l’oblature bénédictine.
Après ses études au lycée d’Angers, il entra au séminaire du Mans et fut ordonné prêtre en 1827. Son intérêt pour l’histoire de l’Église, pour le monachisme ancien et pour les œuvres des bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur contribua progressivement à faire naître en lui le désir de restaurer la vie monastique bénédictine en France.
La Révolution française avait profondément bouleversé la vie monastique française. Les anciennes congrégations bénédictines avaient été supprimées et de nombreux monastères avaient disparu. C’est dans ce contexte que Prosper Guéranger s’intéressa particulièrement au prieuré Saint-Pierre de Solesmes. En 1831, apprenant que le prieuré risquait d’être démoli, il conçut le projet de l’acquérir afin d’y restaurer la vie bénédictine. Avec l’aide de plusieurs amis et avec l’encouragement de son évêque, il réussit à réunir les moyens nécessaires pour reprendre le monastère. Le 11 juillet 1833, il s’installa à Solesmes avec trois compagnons. La communauté était alors extrêmement modeste et disposait de peu de moyens matériels ; surtout, ses membres ne possédaient pas encore l’expérience concrète de la vie monastique qu’ils entreprenaient de restaurer.
Cette restauration de Solesmes ne fut donc pas simplement la reconstruction d’un bâtiment ou la création d’une nouvelle communauté religieuse : elle s’inscrivait dans la volonté de retrouver la tradition monastique de saint Benoît. Dom Guéranger chercha à vivre la Règle de saint Benoît en tenant compte des conditions de son époque, sans renoncer à ce qu’il considérait comme l’essentiel de l’esprit bénédictin. La liturgie, la prière de l’Église, la vie intérieure, l’étude et la fidélité à la tradition occupèrent ainsi une place centrale dans son œuvre. Il devint progressivement une figure majeure du renouveau liturgique et monastique français. L’abbaye de Solesmes rappelle aujourd’hui encore que Dom Guéranger fut le restaurateur de la vie bénédictine à Solesmes et qu’il est notamment connu pour son œuvre monumentale, L’Année liturgique, destinée à aider les fidèles à mieux comprendre et vivre les mystères célébrés dans la liturgie.
En 1837, Dom Guéranger se rendit à Rome. Cette étape fut décisive pour l’avenir de Solesmes. Le Saint-Siège reconnut la communauté comme véritablement bénédictine et érigea le prieuré de Solesmes en abbaye, destinée à devenir le centre d’une nouvelle congrégation française de l’Ordre de Saint-Benoît. Le 26 juillet 1837, à Rome, Dom Guéranger prononça sa profession solennelle entre les mains de l’abbé de Saint-Paul-hors-les-Murs. Cette reconnaissance donna à la restauration de Solesmes une dimension ecclésiale et monastique qui dépassait largement le cadre local.
C’est dans cette œuvre de restauration bénédictine qu’il faut situer le rapport de Dom Guéranger avec l’oblature. L’oblature n’est pas une invention de Dom Guéranger : elle possède des racines beaucoup plus anciennes dans l’histoire monastique. Avant les bouleversements de la Révolution française, on rencontrait des oblats auprès de différents monastères, notamment au Mont-Cassin, à Subiaco et dans plusieurs régions d’Allemagne et de France. Les formes anciennes de l’oblature étaient diverses et ne correspondaient pas exactement à la forme actuelle. Certaines personnes vivaient auprès des monastères, tandis que d’autres demeuraient dans le monde tout en étant liées d’une manière particulière à une communauté religieuse.
Après la suppression des monastères pendant la Révolution, cette institution avait pratiquement disparu de la vie bénédictine française. La restauration de l’Ordre bénédictin par Dom Guéranger à Solesmes permit également à l’oblature de retrouver une place dans la tradition bénédictine française. Une source consacrée à l’histoire de l’oblature résume cette continuité en indiquant que « l’oblature a repris naissance avec Dom Guéranger » lorsque celui-ci rétablit à Solesmes l’Ordre bénédictin. Cette affirmation doit cependant être comprise historiquement : Dom Guéranger n’a pas créé l’oblature, puisqu’elle existait bien avant lui ; son rôle fut de contribuer à sa renaissance dans le cadre du renouveau bénédictin de Solesmes au XIXᵉ siècle.
L’importance de cette restauration apparaît également dans la tradition actuelle de l’abbaye de Solesmes. L’abbaye explique aujourd’hui que les hommes et les femmes peuvent s’unir à la communauté monastique sans devenir moines grâce à l’oblature. L’oblat demeure dans le monde, mais cherche à orienter sa vie chrétienne selon l’esprit de la Règle de saint Benoît et en lien avec la communauté monastique. L’abbaye présente l’oblature comme une promesse par laquelle l’oblat s’engage à tendre à la perfection de la vie chrétienne en s’inspirant de la Règle de saint Benoît, avec le soutien de la communauté. La prière liturgique, le silence, la paix, l’obéissance et l’humilité y occupent une place particulière.
La tradition des oblats de Solesmes se rattache donc directement à l’œuvre de restauration entreprise par Dom Guéranger. L’oblat n’est pas un moine et ne prononce pas les mêmes vœux que le religieux ; il demeure dans son état de vie propre, tout en cherchant à faire pénétrer dans son existence quotidienne l’esprit de la Règle de saint Benoît. À Solesmes, l’engagement actuel intervient après un temps de probation et de formation d’au moins deux années. L’abbaye souligne ainsi que l’oblature constitue un lien particulier entre des fidèles vivant dans le monde et une communauté monastique.
Dom Guéranger fut donc à la fois le restaurateur de la vie bénédictine à Solesmes et l’un des artisans de la renaissance de l’oblature dans le contexte français du XIXᵉ siècle. Son œuvre monastique donna à Solesmes une nouvelle existence bénédictine à partir de 1833, obtint une reconnaissance romaine décisive en 1837 et permit à une tradition ancienne, celle de l’oblature, de retrouver une place auprès d’une communauté bénédictine restaurée. Le lien entre Dom Guéranger, Solesmes et les oblats ne repose donc pas sur une création entièrement nouvelle, mais sur une restauration et une transmission : retrouver la tradition bénédictine, la faire vivre à Solesmes et permettre aussi à des chrétiens demeurant dans le monde de s’en inspirer et de s’unir spirituellement à une communauté monastique. L’abbaye de Solesmes présente d’ailleurs explicitement son Manuel des oblats comme appartenant à cet « héritage monastique reçu de dom Guéranger (1805-1875) ».
Dom Prosper Guéranger mourut le 30 janvier 1875 à Solesmes, après avoir consacré une grande partie de sa vie à la restauration de la vie bénédictine et au développement de son œuvre liturgique et spirituelle. Aujourd’hui encore, son nom demeure intimement associé à l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, à la restauration bénédictine française et à la tradition spirituelle des oblats qui, sans devenir moines, cherchent à vivre dans le monde à l’école de saint Benoît.
La crypte et la tombe de Dom Prosper Guéranger